Publié par: Paolo Atzori le 20/09/2014 22:40:00 2153 lectures

stages du club Aikido 2014 stages avec Josette Nickels Grolier

stages avec Josette Nickels Grolier

Les jeunes aikidokas la connaissent très bien puisqu'elle anime depuis plusieurs années les stages de la Ligue ile de France destinés aux enfants.

Josette nous fera le plaisir d'animer les 12 octobre 2014 et 25 janvier 2015 un stage pour nos jeunes pratiquants



Josette

Je reproduit ci-dessous un article paru dans aikido magazine sous forme d'interview avec Josette Nickel.

L’émancipation par L’AUTONOMIE

Josette Nickels-Grolier est venue à l’aïkido du temps où Le Comité  National de l’Aïkido était encore au sein de la FFJDA. C’est à Louis Clériot, son professeur et mentor, qu’elle doit confie-t-elle “rigueur au travail et sincérité sur le tatami”. Aujourd’hui 5e dan, Josette Nickels-Grolier enseigne avec une prédilection toute particulière pour la transmission aux plus jeunes, en favorisant “l’accession à l’autonomie du pratiquant”, thème qu’elle développa pour l’obtention du Tronc Commun de son BEES 2e degré.

Ya-t-il un aspect fundamental dans l’aïkido qui retient l’attention plus que tout autre ?

L’accession à l’autonomie du pratiquant me tient tout particulièrement à coeur car elle sous-tend l’intérêt que je porte   mon rôle d’enseignante. L’aïkido se développe aujourd’hui dans le monde entier et son expression est multiple car il répond partout aux besoins culturels et éthiques des hommes qui le pratiquent en se colorant des particularismes continentaux, voire régionaux. Cependant, quelles que soient les modalités de ces diverses pratiques, les principes ne semblent jamais dénaturer. Ces principes forment le liant de la relation aïki, les techniques ne représentant alors que les vecteurs physiques permettant de mieux les appréhender. La singularité dans la relation interpersonnelle s’appuie, en effet, sur l’universalité de principes tels que l’harmonie, la sincérité, le respect de l’intégrité, l’unité du corps et de l’esprit.

Le rôle de l’enseignant est d’apprendre à décliner ses principes en capacités à développer. En choisissant de développer l’une ou l’autre de ces capacités, l’enseignant se donne des objectifs pédagogiques lui permettant d’organiser ses cours et ses séquences pédagogiques. En faisant participer ses élèves à sa recherche, il les incite à la réflexion et à un retour sur leur propre compréhension des principes, un pas vers l’autonomie.

Quand Morihei Ueshiba, le fondateur, dit « L’art suprême en aïki est de gagner le combat sans combattre. » Quel sens lui  donnez ?

Dans la famille des arts martiaux, l’aïkido se singularise par l’absence de compétition. Il ne s’agit pas pour le pratiquant d’acquérir plus de puissance ou plus de force pour battre un adversaire en combat. Il n’est nul combat si ce n’est contre soi-même. La notion d’adversaire n’existant pas, seul l’entraînement existe et il se fait avec un « partenaire ». Les deux partenaires alternant systématiquement et régulièrement les rôles, ils se trouvent indifféremment confrontés aux états de l’être liés à la victoire, à la défaite. Leur ambition est alors le respect de l’intégrité physique et mentale de l’autre dans une relation où prévaut la recherche de l’harmonie qui sous-tend la nonviolence.

Le corps devient l’instrument d’une mise en scène dans laquelle l’interaction entre deux individus vise à une meilleure compréhension mutuelle par la perception de leurs limites relationnelles respectives dans un cadre conflictuel normé. Il est question ici de développement personnel. Cette vision idéale de la pratique ne va pas sans soulever une question fondamentale : Quelle part l’enseignant devra-t-il prendre dans cette recherche éminemment personnelle pour favoriser la construction de l’individu et son accession à l’autonomie ?

En aïkido, les conditions de l’autonomie sont mises en jeu d’autant plus par l’enseignant qu’il demeure lui-même un pratiquant. Il est question de réaliser une solidarité apaisée par une bonne distance avec l’autre. L’imitation initiale des techniques proposées par l’enseignant permet la transmission de la discipline au travers des savoirs-faire qui la construisent. La coopération qui naît de la réciprocité de la relation en aïkido favorise l’émancipation progressive du pratiquant par rapport au modèle de l’enseignant. En lui faisant toucher du doigt les principes au coeur de l’aïkido, l’enseignant participe à l’élaboration de savoirs-être qui assureront la continuité de la démarche au travers de la pratique et de l’évolution de l’élève.

Il semble nécessaire pour comprendre le rôle de l’enseignant de s’interroger sur ce qu’implique la relation éducative.

L’imitation, accès aux savoirs-faire En aïkido, comme dans tout enseignement, l’accès au savoir est indispensable à l’émergence du pratiquant. L’imitation est nécessaire à l’apprentissage car elle est source de motivation. Elle naît du désir triangulaire inhérent à la relation entre le modèle éducateur, l’élève et l’objet du savoir. On veut ce que l’autre nous montre à désirer, plus simplement on veut ce qu’il veut. On désire ce qu’il nous désigne comme désirable, ce qui nous fait convoiter secrètement l’objet de son désir. On capte chez l’autre ce qui le pousse vers l’objet de son désir, on l’adopte ou on se l’approprie. Trois étapes jalonnent donc le parcours initiatique du pratiquant : imitation des formes extérieures du modèle (l’enseignant), imitation des comportements, des attitudes, imitation de l’autre, c’est-à-dire reproduction du rapport du modèle à l’objet de son désir. Le processus éducatif coïncide pendant un moment avec le processus d’identification à la personne même de l’enseignant dans une relation ternaire élève/enseignant/objet du savoir. Mais avec le temps, le modèle peut devenir un obstacle en lui-même. Il est celui qui enseigne quelque chose à quelqu’un, mais il est aussi celui qui suscite le désir de substitution du moi au modèle. Quand le modèle imité devient obstacle et rival, le désir de substitution est source de conflit. Quand les rivaux sont obsédés l’un par l’autre, ils délaissent l’objet même de leur désir.

La médiation, accès aux savoirs-être. Lorsque la distance entre le médiateur (l’enseignant) et le pratiquant est grande (statut, autorité, temps, espace, etc.) aucune rivalité n’est possible. Le contexte est favorable à un apprentissage intensif. C’est le temps pour l’élève de l’acquisition des savoirs. Il est motivé par son développement personnel au travers de l’image d’un modèle avec lequel aucune confusion n’est possible. La distance ne pouvant induire la conformité, l’élève voit son choix limité à la ressemblance. On peut vivre en harmonie avec un « semblable. », tandis qu’on ne peut que souhaiter la disparition d’un « même » ou d’un « double » (théorie de l’ontogenèse). Ainsi lorsque le modèle se rapproche, les partenaires de la relation tirent ombrage de cette promiscuité. L’élan vers l’objet est l’élan vers le médiateur. Lorsque l’enseignant décide de briser cet élan ou que l’élève tente de répudier ses liens à l’enseignant, la relation passe de la vénération à la rancune.

Le modèle choisit bientôt d’être un obstacle pour ne pas être déformé, spolié, remplacé ou évincé par celui qui voulait l’imiter. Il peut aussi, à l’inverse, vouloir impérativement induire de la part de l’élève une dépendance en exigeant une sorte de réverbération de son enseignement. Il refuse toute influence autre que la sienne, condamne les divergences, barre les issues propres à l’élève. Le médiateur qui empêche de satisfaire le désir qu’il a suggéré devient objet de haine. L’enseignant qui exige de l’élève qu’il corresponde à un idéal projeté et imposé par lui ne souhaite que de se voir confirmer dans sa propre voie.

Comment s’articule cette relation éducative dans le cadre particulier de la pratique de l’aïkido ?


Le rôle de l’enseignant : 
L’enseignant doit se placer comme médiateur entre l’élève et le savoir en lui permettant d’y accéder sans se situer comme un obstacle. Il ne peut être question de confronter l’élève à une injonction paradoxale qui voudrait que : « je t’enseigne mais n’espère pas devenir comme moi sinon tu me perdras ! » Cependant, le rôle de l’enseignant qui consiste à transmettre des savoirs, savoirs-faire étroitement liés aux savoirs-être, afin que l’élève se construise et évolue dans un cadre rigoureux mais ouvert, se trouve cependant très souvent dénaturé par l’envie, si ce n’est la volonté d’être et de demeurer le modèle, la référence technique qui donne notoriété et pouvoir. Il n’est plus question alors de libérer l’élève du piège de la rivalité dans la relation éducative mais au contraire de la construire autour d’une identification impossible. En distillant les savoirs-faire avec parcimonie, en détachant les techniques des principes ôtant ainsi toute cohérence à la pratique, l’enseignant met l’élève devant une alternative douloureuse, la dépendance ou la rébellion. Telle n’est pas la finalité de l’aïkido.

L’enseignant se doit d’identifier les principes, les structures et les relations pour qu’à terme l’élève puisse réaliser la même identification. Il doit se comporter comme un intermédiaire dans la transmission du savoir. Il a pour fonction d’enseigner des contenus et ne doit en aucune manière «s’enseigner. » Il doit renoncer à être le « modèle/obstacle », voire même le modèle tout en assumant au mieux les obligations de l’enseignement tant sur le plan technique que sur le plan éthique. La relation n’est pas de disciple à gourou, mais d’élève à maître. La fonction de l’enseignant en tant que modèle sera de disparaître, là se situe le « maître. » De plus, comme il est un enseignant mais n’en demeure pas moins un pratiquant, il se doit de poursuivre sa propre évolution, un processus qui pour lui aussi deviendra source de créativité et donc d’autonomie.

L’accession à l’autonomie du pratiquant : Pour le pratiquant, l’autonomie passe par la capacité de se séparer de son désir de s’approprier la personne de l’enseignant. L’élève doit se détacher de l’autre pour n’être mobilisé que par le savoir. Il lui faut acquérir les connaissances de manière à ce qu’elles deviennent siennes afin de pouvoir construire son parcours personnel, son do.

L’autonomie est alors conquête. Elle est le résultat d’un processus de libération des liens à l’autre, enseignant et/ou partenaire. Le pratiquant peut faire usage de sa liberté pour choisir ses modèles et tenter de les vivre dans une dynamique relationnelle apaisée. Son autonomie passe par l’aveu du lien et de la ressemblance puis par l’affranchissement progressif de la relation avec son ou ses enseignants, son ou ses partenaires, le ou les gradés de référence. Il assume l’héritage en reconnaissant l’imitation. Il s’émancipe en trouvant son désir propre. Il peut alors accéder techniquement à une créativité critique qui lui est personnelle tout en ne renonçant pas aux principes fondateurs de l’aïkido.

Morihei Ueshiba affirmait : « Chacun d’entre nous doit ouvrir son propre chemin, ouvrir sa propre porte sur la vérité. » « Les techniques d’aïkido changent constamment ; chaque rencontre est unique et la réponse appropriée devrait émerger naturellement. Les techniques d’aujourd’hui seront différentes demain. Ne vous laissez pas prendre à la forme et à l’apparence.»

Ce que nous proposait Morihei Ueshiba, c’est la liberté, non pas une illusoire « indépendance absolue», mais l’autonomie qui nous autorise à choisir nos modèles, à nous libérer des liens à l’autre, à trouver nos propres réponses aux fluctuations qui caractérisent les relations interpersonnelles, à évoluer pour nous construire en tant que pratiquant, mais surtout en tant qu’être humain. L’autonomie nous permet d’être partie prenante de notre devenir et du devenir des autres.

Josette Nickels-Grolier